Le réveil retentit brutalement et résonne dans les 12 mètres carrés de ma chambre d’étudiant.

La musique, une joviale composition accompagnée de chants d’oiseaux, contraste avec la silhouette de la ville plongée dans l’ombre de la nuit. Le corps encore engourdi et les yeux plissés, je saisis le téléphone puis regarde l’heure. À travers les fines parois japonaises, je peux entendre tout autour de moi une agitation inhabituelle. Dans un ballet incessant, les chasses d’eau sont tirées, l’eau coule à travers les canalisations, les portes s’ouvrent et se ferment, des chuchotements et des raclements de gorge font écho dans la nuit.

午前03:00時, la ville s’éveille et une étrange procession se dirige vers le centre-ville afin de fêter une ancienne tradition qui a lieu chaque année au millénaire temple Kushida (櫛田神社).

On raconte ainsi qu’il y a plus de 770 ans de cela, sous la menace d’une terrible épidémie, les hommes encore valides de la ville se seraient unis dans une ultime procession afin d’implorer les dieux, et de leur union serait né le célèbre Hakata Gion Yamakasa.




4:30 du matin, comme tous les 15 Juillet, la foule attend fébrilement l’arrivée du premier temple portatif (山笠).



À mon tour, je me joins à cette marche silencieuse qui, au détour de chaque ruelle, s’épaissit de plus en plus, jusqu’à devenir un véritable fleuve humain duquel on ne peut nager à contre-courant, et donc s’en échapper.

Les ruelles étroites des banlieues laissent peu à peu place aux gigantesques boulevards du centre-ville qui, dotés d’une échelle hors norme, ont l’air d’avoir été construits pour les voitures et non pour l’homme. Pourtant, la foule se tasse et je me retrouve bientôt coincé entre une famille avec des enfants en bas âge et un retraité japonais qui, manifestement étonné de voir un étranger là, me fixe longuement du regard. La foule finit par s’arrêter à un gigantesque croisement vide où, acclamés par la foule, passeront les impressionnants temples portés à bout de bras par des dizaines d’hommes.

En cette fin de saison des pluies, l’atmosphère est étouffante, je décide donc de quitter la foule pour me trouver une meilleure place. En longeant les barrières de sécurité gardées, dirait-on, par la totalité des policiers en fonction de la ville, j’entends au loin les échos d’un tambour. Tout à coup, la foule, si calme jusque-là, s’agite. Je sors précipitamment mon appareil photo afin de saisir l’instant.

Les battements du tambour se rapprochent, on commence à entendre les cris des hommes, et le diaphragme de mon appareil se ferme une fois, puis deux, puis des centaines d’autres fois.








« Oisa, Oisa ! » scandent en rythme les hommes en tête de file qui arrivent, en courant, sur le boulevard encore vide.

Les premiers temples passent devant nous, portés par des dizaines d’hommes, eux-même soutenus par des centaines d’autres hommes, eux-même exaltés par les encouragements d’une foule incalculable. Selon les chiffres officiels, plus de 3 millions de personnes assistent chaque année au festival, qui s’étend sur deux semaines, du 1er au 15 juillet.

Je suis, moi, transporté dans une ambiance mystique. J’ai tout à coup l’impression d’assister à un évènement très important, et alors même que je ne suis pas de Fukuoka, ni japonais d’ailleurs, j’éprouve une étrange fierté à la vue de ce spectacle. Je sens l’émotion m’envahir à cette pensée, surtout quand je réalise que je ne suis pas présent pour assister à la Fête des Vignerons de Vevey, festival faisant la fierté de cette ville qui m’a vu naître.







Perdu dans mes pensées, je passe à deux doigts de me faire rincer par un des hommes qui a pour rôle de jeter des seaux d’eau glacée sur les courageux porteurs, afin d’alléger leur fardeau.

Les visages, souvent tordus de douleur, me rappellent que la tâche est dure, et parfois même dangereuse. Ces grands temples pèsent en moyenne environ une tonne, sans compter les hommes assis dessus, dont le rôle est de galvaniser les troupes, souvent au nombre de 3 ou 4 par char.

La course, elle, dure environ 30 minutes pour un parcours de 5 kilomètres à travers la ville. Les hommes sélectionnés pour porter les temples se préparent longuement avant et pendant le festival, en vue de l’épreuve du 15 juillet. 





Le visage des porteurs nous rappelle que l’épreuve est dure et met le corps et le mental à l’épreuve.



Pour les hommes qui courent autour des temples, la tâche est bien moins ardue, permettant alors de réunir dans un même festival toutes les générations, du bébé de quelques mois porté dans les bras de son père, jusqu’aux hommes qui ont probablement vécu plus de 80 festivals.

Les uns après les autres, les chars se succèdent dans un vacarme incessant. Le festival réuni 7 équipes, représentant chacune un district de la ville, qui s’affrontent dans cette épreuve physique hors du commun.

Néanmoins, le physique n’est qu’une partie de la compétition. Chaque équipe, avec l’aide d’un des rares artisans encore versé dans l’art de la fabrication de poupées traditionnelle japonaise, choisi un thème et rivalise de créativité pour construire des chars plus beaux les uns que les autres. 





L’uniforme officiel peut étonner, voir même faire rire les non-initiés à la culture traditionnelle japonaise.



Il y a peu de mots pour décrire l’esthétique de ces chars, la précision des poupées grandeur nature et des décors inspirés de la mythologie japonaise. Lorsque je me rends compte que le soleil s’est finalement levé sur la ville, l’évènement est sur le point d’arriver à son terme. L’heureuse agitation ambiante s’intensifie, et je vois arriver au loin un temple beaucoup plus grand et plus impressionnant que les autres.

Ce dernier char, si grand qu’on se demande comment des êtres humains sont capables de porter un tel poids, vient clore le spectacle en déployant le drapeau marquant la fin de la course. Les policiers, à l’aide de mégaphones, annoncent la fin du festival. 







La foule se dissipe peu à peu, les magasins ouvrent doucement leurs portes et les voitures reprennent possession des routes.

Je ressens un étrange jetlag au contact de ce retour à la vie réelle, un peu trop brutal à mes yeux. Comme si cet instant, figé dans le temps, venait de se dissiper et que, comme si de rien n’était, la ville commençait sa matinée comme n’importe quel autre jour. Il s’agit d’une bien étrange capacité qu’ont les Japonais, à fêter aussi joyeusement un évènement puis une fois terminé, à retourner au travail sans rechigner. La vie reprend son cours et n’attend pas.

Il est 6 heures du matin, et ma journée commence. 




Le dernier char, plus grand et plus exubérant que les autres, a pour rôle d’annoncer la fin du festival.



Merci à tous de continuer à suivre mes aventures malgré le long délai d’attente. Cet article, qui me tenait à coeur, m’a pris beaucoup de temps à écrire, et ma vie d’étudiant à Fukuoka est bien remplie. Malgré tout, je vais essayer d’écrire à un rythme plus soutenu, afin de pouvoir présenter plein d’autres expériences qui m’ont touché.

Le prochain article devrait d’ailleurs traiter d’un certain temple japonais perdu dans une montagne… et probablement des temples au Japon en général, un thème qui mérite le détour.

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Dōmo arigatō,

Yohan